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Bonne lecture!
Agriculture, Animaux

De l’élevage à la production industrielle : comment l’animal est devenu produit


Il m’arrive souvent de m’interroger sur l’élevage animal, sur cet « élevage industriel » tant décrié. Je me demande comment on a pu en arriver là, à considérer l’animal comme un simple objet de production. Je me demande comment faisaient les éleveurs d’autrefois. Je m’interroge aussi souvent sur ce rapport entre l’éleveur et ses animaux, lui qui déclare souvent aimer ses bêtes plus que tout. Est-ce une relation purement économique -l’animal permet à l’éleveur de vivre- ou bien existe-t-il un réel lien affectif entre lui et son cheptel ?

Je ne doutais pas de la sincérité de ces paysans, et je ne me suis jamais reconnue au sein des antispécistes qui décrient les éleveurs « bio » parce qu’ils abandonnent cruellement leurs bêtes devant l’abattoir. Je savais qu’il existait réellement un amour de ces éleveurs pour leurs bêtes, une passion pour leur travail. Et j’ai pu observer au fil de mes lectures ou visionnages, que beaucoup d’entre eux souffrent de cette séparation et ne veulent tout simplement pas savoir ce qu’il adviendra de leurs bêtes lorsqu’ils auront franchi les portes de cette usine de la mort.

La lecture d’un compte-rendu d’une table ronde organisée par la MAA (Mission Agrobiosciences) le 6 décembre 2011 m’a éclairé sur une contradiction dont je n’arrivais pas à me défaire : l’élevage industriel n’existe pas. C’est la production animale qui a induit ces dérives industrielles, et qui a remplacé l’élevage dans des proportions ahurissantes.  

  • Peut-on en effet encore parler d’élevage lorsque l’on ne parle plus d’ « animal » mais de « matières animales » ? Lorsque l’on produit ces matières animales à partir de volailles qui n’ont vécu qu’une vingtaine de jours ? On en vient à oublier que la viande était un animal, et ce « découplage » se ressent jusque dans nos langages. En anglais, on distingue ainsi clairement le pork de l’assiette du gentil petit pig rose (Jean-Paul Simier, agronome et économiste).
  • Peut-on encore parler d’élevage lorsque les intérêts économiques priment sur la nécessité de nourrir les populations ? Il apparaît par ailleurs intéressant de rappeler qu’au temps du Moyen-Age central, entre le 10ème et le 13ème, alors que la population augmente, le nombre d’animaux d’élevage baisse. Pourquoi ? Parce qu’en ces temps de famines et de disettes permanentes, il apparaissait bien plus important d’utiliser les terres pour nourrir la population plutôt que pour entretenir le bétail. Nous avons aujourd’hui le même scénario qui se met en place : famines, sous-nutrition, et population en constante augmentation. Pour autant, l’élevage étant devenu production animale et cette production animale dépendant des échanges internationaux, les acteurs et les législations se sont multipliés, rendant beaucoup plus complexe la prise de décision, même à la plus petite échelle. Le fait que la moitié des graines cultivées sur Terre soit ainsi destinée à nourrir les bêtes, qui seront elles-mêmes dévorées par ceux qui en ont les moyens ne semble ainsi choquer personne.
  • Peut-on parler d’élevage lorsque l’on procède à des méthodes d’extermination qui rappellent les plus sombres périodes de l’Histoire ? Jocelyne Porcher, chargée de recherches à l’INRA, donnera cet exemple, en Corée du Sud :

« Suite à une épidémie de fièvre aphteuse, les Coréens ne pouvant plus exporter ont décidé de massacrer quasiment tout leur cheptel, 3 millions d’animaux. Ils ont creusé des fosses immenses, balancé les cochons vivants dedans, qu’ils ont recouvert avec des pelleteuses. »

La production animale n’existait pas il y a encore 100 ans de cela. Fruit de l’industrialisation du 18ème, fruit du capitalisme à outrance, fruit des exigences marketings des grands groupes agroalimentaires, la production animale, tout en étant de plus en plus cruelle, a paradoxalement éloigné les consommateurs des éleveurs, a creusé un fossé entre la bête et l’assiette. Les consommateurs n’ont ainsi pour la plupart aucune idée de ce qui se trame derrière la production animale, pour le plus grand bonheur de leur estomac.

Autre contradiction qui ne me laissait pas indifférente : est-ce la demande croissante en viande qui a provoqué cette industrialisation de la production animale, ou est-ce la production animale qui a entraîné une plus grande consommation de viande ? Selon Eric Baratay, historien, la deuxième option serait la bonne. Ainsi, il s’avérerait que lorsque l’on ne donne pas aux hommes les moyens de transformer l’animal en produit, il ne se contente que de très peu de viande. Logique, pourrait-on dire. Et pourtant, cette logique n’est nullement acceptée et aucune autorité publique n’oserait aujourd’hui (en France tout du moins) prôner une consommation moindre de viande.

Jusqu’où ira cette production animale ? Les problèmes à venir ne seront probablement pas européens, où une prise de conscience commence à émerger. Ce sont surtout dans les pays en développement et dans les pays à forte croissance (Inde, Chine, Japon…) où l’on assistera (et où l’on assiste d’ailleurs déjà) à une rupture radicale avec les traditions d’élevage et de consommation dans le simple but de se conformer aux modes de production animale industrielle « à l’occidentale », les intérêts ici étant purement économiques et stratégiques.

Ainsi, il est intéressant d’observer que l’Inde, pays majoritairement végétarien de par sa religion dominante, qui interdit la consommation de vaches, est en train de devenir le troisème exportateur de viande bovine au monde, notamment de buffles. Au Japon, alors qu’était également interdit toute consommation de viande bovine jusqu’au 18ème siècle, ce pays en devient aujourd’hui l’un des premiers importateurs. La Chine, qui avait pour tradition de manger les chiens, est en train d’en faire un animal domestique.

Ni l’Europe, ni les Etats-Unis, ni tout autre pays occidental n’est en mesure de faire la « leçon » à ces pays, qui souhaitent seulement atteindre un mode de vie semblable au notre (de par l’alimentation mais aussi la possession de voitures individuelles, les marques, etc.). Dans un contexte où les échanges sont mondialisés et où les règles de l’OMC dictent les marchés, certains se demandent même si l’on n’assistera pas bientôt à la fin de l’élevage traditionnel. Et ce ne sont pas les grands groupes agroalimentaires qui s’en plaindraient. La récente découverte sur la viande produite à partir de cellules souches et les milliards qui attendent derrière semblent loin, très loin des préoccupations du monde rural et de ses éleveurs…

 

Quelques chiffres marquants :

Consommation de viande
Antiquité : 2kg/an et par personne en Grèce
Au 21ème siècle :
110kg/an et par personne aux USA 
80kg/an et par personne en France
13kg/an et par personne en Afrique Subsaharienne
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Discussion

5 réflexions sur “De l’élevage à la production industrielle : comment l’animal est devenu produit

  1. Non, pas de commentaire, juste une information : lisez le livre d’Isabelle Saporta  » le livre noir de l’agriculture ». et construisez-vous une opinion réaliste et objective..

    Publié par Richard | 1 mars 2012, 17 h 40 min
  2. Merci pour le conseil mais une opinion ne se construit pas sur la base d’un seul livre, aussi intéressant soit-il. Je n’aime pas beaucoup le ton impératif de votre phrase. Si vous n’êtes pas d’accord, ce que j’entends parfaitement, expliquez-en les raisons 🙂 Qu’est-ce qui ne vous semble pas réaliste et objectif?

    Publié par Terra Gazette | 1 mars 2012, 17 h 48 min
  3. Plusieurs pistes de réflexions se dégagent du texte autour du rapport entre l’Homme et l’Animal:
    rapport affectif, source de nourriture protéique pour l’homme, produit économique qui explique son « industrialisation », demain ou déjà aujourd’hui produit financier qu’on négociera sur les marchés spéculatifs comme le soja ou le maïs
    Pour en revenir à l’idée du titre qui sous entend une évolution de l’élevage traditionnelle vers son industrialisation, beaucoup de causes et de facteurs expliquent cette évolution: politique de la PAC pour éviter toute émeute de faim, génétique pour améliorer les indices de consommation, les pratiques d’élevage pour faciliter le confort de travail, sanitaires … de l’éleveur, alimentation animale plus équilibrée, les contraintes de la transformation, nous mêmes les consommateurs et les exigences des la distribution qui aurait préféré des œufs carrés pour le transport et le rangement ;), etc …
    Peut être nous les consommateurs qui sommes en bout de chaîne, peut on encore faire changer ce modèle de production/élevage en fonction de nos besoins de consommation en quantité et en qualité de toute viande ?
    Des tendances me le font penser: mode de vie plus sédentaire, recherche d’une meilleure santé, notre regard envers les animaux, …

    Publié par J Berhocoïrigoin (@jberhoco) | 1 mars 2012, 21 h 00 min
  4. Effectivement, et je pense que cette production industrielle a créé des besoins qui n’existaient pas avant, tant pour la viande que pour d’autres produits (calibres etc. comme vous le soulignez).
    Les consommateurs occidentaux sont parfois prêts à changer leurs habitudes, le végétarisme devient monnaie courante dans des pays tels que la Grande Bretagne (la France a encore du retard là-dessus) mais quel impact face aux modes de production et de consommation en croissance dans les nouveaux pays industrialisés? Au niveau individuel, beaucoup de changements peuvent s’observer mais au niveau global, on assiste plutôt à la tendance inverse…

    Publié par Terra Gazette | 1 mars 2012, 21 h 28 min
  5. Votre analyse est très intéressante. Un petit détail sur les langues et la sémantique. Je ne crois pas que l’exemple anglais donné soit très probant. Pig et pork sont des tous les deux de très vieux mots anglais, de la même manière qu’en français nous avons porc et cochon. Ils datent d’une époque (moyen-age) où tout le monde savait d’où venait la viande !

    Cela n’enlève rien à ce que vous dites sur le découplage qui existe maintenant entre animal et alimentation.

    Publié par François Favre | 8 mars 2012, 9 h 48 min

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